L’accessibilité dans les jeux vidéo

Par Benjamin L. – TheExpert UX/UI Designer chez Squad

En France, 24% de la population active de 15 à 64 ans est considérée comme handicapée. De surcroît, plus de la moitié de ces personnes souffrent de plusieurs handicaps.

Les jeux vidéos existent pour nous offrir une expérience, mais un handicap, même léger, peut rendre cette expérience désagréable voire impossible. C’est pourquoi il est important pour les designers de penser à tous les éléments qui peuvent poser un problème et offrir une réponse adaptée.

Les jeux vidéos sont pour tout le monde, et tout le monde devrait pouvoir y avoir accès. Nous allons voir ensemble les handicaps les plus courants, et quelles solutions apporter à votre jeu pour offrir la meilleure expérience possible à tous les joueurs, handicapés ou non.

Audition

Les déficiences auditives concernent environ 13,2% de la population active en France.

> Les problèmes rencontrés

Le problème le plus évident vient des dialogues. Mal entendre ou ne pas entendre du tout peut grandement compliquer l’expérience de jeu. Et même lorsque le jeu comporte des sous-titres, comment savoir qui parle ?

De même, imaginez qu’un ennemi crie « grenaaade ! » mais que vous ne pouvez pas l’entendre. Vous imaginez la suite… Que certains jeux exclusivement basés sur le son ou la musique ne soient pas 100% accessibles, ce n’est pas un problème. Mais que vous manquiez une information importante venant d’un personnage ou de votre environnement simplement parce qu’elle vous est donnée uniquement par audio, c’est une autre histoire.

Certains dialogues ne sont pas sous-titrés dans Hitman

> Les solutions

Dans les derniers Tomb Raider, il existe une option pour donner une couleur au sous-titres. Lors d’un dialogue, dès qu’un personnage prend la parole pour la première fois, son nom est indiqué et une couleur lui est attribuée. Pendant le reste du dialogue, les sous-titres de ce personnage auront toujours la même couleur. Cela permet de toujours savoir qui est en train de parler, même lorsque vous ne pouvez pas entendre leur voix. D’autres systèmes moins ingénieux mais tout de même efficaces commencent chaque sous-titre par le nom du personnage qui parle.

Pour ce qui est des autres éléments de jeu, une aide visuelle est toujours appréciée lorsqu’une information sonore est importante. Dans Call of Duty par exemple, lorsqu’une grenade est lancée près de vous, une icône de grenade clignote et vous incite à lever le camp fissa.

Fortnite pousse ce concept encore plus loin avec la version mobile de son jeu. En effet, chaque bruit est représenté à l’écran par la direction de son origine et son type est indiqué par une icône (pieds pour bruits de pas, feu pour tirs de pistolet, etc.).

Les grenades lancées près de vous sont indiquées par une icône dans Call of Duty

Motricité

Les déficiences motrices concernent environ 5,8% de la population active en France.

> Les problèmes rencontrés

La principale difficulté que rencontrent les joueurs présentant des problèmes moteurs est une gêne ou incapacité à effectuer certaines actions physiques : tenir la manette, appuyer sur un bouton ou une gâchette, laisser un bouton enfoncé, appuyer rapidement sur un bouton, etc. De plus, une vibration trop importante de la manette peut également provoquer des douleurs ou la perte de prise en main de la manette.

Ainsi si vous demandez à vos joueurs de marteler le bouton triangle rapidement pour lutter contre un ennemi, il y a de fortes chances que vous perdiez une partie de vos joueurs s’il n’existe pas de solution alternative.

Appuyer rapidement sur un bouton peut être difficile pour certains joueurs

> Les solutions

La première chose pour faire face à ce problème est de laisser vos joueurs « remapper » les touches, c’est à dire choisir eux-même quel bouton déclenche quelle action. Ainsi, si une gâchette est difficile pour une joueur par exemple, il pourra décider d’utiliser un bouton classique à la place.

En termes de contrôleurs, le meilleur exemple est le Xbox Adaptative Controller, qui permet un large éventail de personnalisation. Des gros boutons, des joysticks, des touches, il vous est possible de paramétrer ce contrôleur comme bon vous semble. Chaque personne est unique, et une telle richesse de personnalisation permet de s’adapter à chacun d’entre nous.

Enfin, de nombreux jeux permettent de déclencher certaines actions difficiles via un autre moyen. Par exemple, il est possible dans Mario Kart d’accélérer automatiquement, plutôt que de devoir laisser son doigt enfoncé sur le bouton. Dans Uncharted, vous pouvez activer le mode « Caméra assistée » qui suivra votre personnage, vous permettant de jouer avec un seul joystick directionnel au lieu de deux. Permettre aux joueurs de régler la sensibilité des curseurs et l’intensité des vibration est également un grand plus pour de nombreux joueurs.

Xbox Adaptative Controller s’adapte à toutes sortes de configurations

Vision

Les déficiences visuelles concernent environ 4,3% de la population active en France.

> Les problèmes rencontrés

Dans de nombreux jeux vidéo, les ennemis sont en rouge et les alliés en vert. Pratique ! Sauf si vous êtes daltonien… 1 homme sur 12 est daltonien, 1 femme sur 200 est daltonienne. De plus, certains jeux se basent sur les couleurs pour communiquer une information importante ou pour la résolution d’une énigme. Il existe différentes formes de daltonisme, la plus fréquente étant la confusion du rouge et du vert, et la plus rare ne permettant de voir qu’en nuances de gris.

Vient ensuite le problème des sous-titres. Si les sous-titres sont devenus courants pour la télévision et leur affichage standardisé, il faut reconnaître que le domaine des jeux vidéo n’est pas encore au point. De longues tirades sous-titrées par un texte trop petit et qui prend tout l’écran, avec une police fantaisiste, en blanc sur fond gris, etc. Les mauvais exemples ne manquent pas. De plus, lire et de jouer en même temps n’est pas forcément facile, alors imaginez le tout avec un texte difficile à lire…

Enfin, qui a dit que les aveugles ne pouvaient pas jouer aux jeux vidéo ? Avec de petites adaptations, certains jeux pourraient être apprécié par un plus grand nombre de joueurs.

Les types de daltonismes les plus courants

> Les solutions

Pour aider les gens ayant des problèmes de perception des couleurs, il existe différentes solutions. La plus courante consiste à offrir aux trois types de daltonisme les plus répandus une colorisation différente de l’interface, des ennemis, environnement, etc. Et comme cette colorisation sur-mesure n’est pas suffisante pour tous les joueurs, certains jeux permettent de personnaliser entièrement les couleurs importantes.

Une meilleure approche vise à ne jamais se baser uniquement sur la couleur. Par exemple dans le jeu indépendant Hue, le mode daltonien associe chaque couleur à un symbole. Pour un jeu de puzzle basé sur les couleurs, c’était indispensable. De même ReCore est un jeu où il faut utiliser une arme différente selon la couleur des ennemis. Les développeurs ont eu la bonne idée d’indiquer sur la barre de vie des ennemis un symbole correspondant à l’arme à sélectionner.

Quand on utilise des sous-titres, il faut penser au contexte de lecture. Nous jouons souvent loin de notre téléviseur, sur un grand écran. Les sous-titres doivent donc être gros, courts, avec un bon contraste de lecture (idéalement du texte blanc sur un cadre noir légèrement transparent). De plus, il est important d’éviter les polices fantaisistes. Il ne sert à rien de renforcer le thème d’un jeu si de nombreux joueurs ne peuvent plus rien lire. Par exemple, tous les messages manuscrits que vous trouvez dans Life is Strange sont également consultables dans une véritable police lisible.

Enfin, de la même façon qu’un symbole peut aider une personne daltonienne, un effet sonor peut aider les non-voyants ou malvoyants. C’est pourquoi de nombreux jeux de combat sont jouables par des aveugles, et c’est aussi pourquoi il existe des speedruns de Punch Out où le joueur a les yeux bandés. Permettre de connaître l’action de votre adversaire par un bruit spécifique ou une vibration dans la manette rend cet exploit possible.

Le mode daltonien du jeu Hue utilise des symboles en plus des couleurs

Cognition

Les déficiences cognitives concernent environ 1,8% de la population active en France.

> Les problèmes rencontrés

Les handicaps intellectuels peuvent être de natures différentes : dyslexie et autres troubles de la lecture, difficultés d’apprentissage, retard mental, etc. Dans les jeux vidéo, cela se traduit par une difficulté à lire les sous-titres et textes, ou une plus grande difficulté à se repérer ou à se souvenir des actions à effectuer.

Un autre type de problème pouvant survenir est lié à la sensibilité qui varie d’un joueur à l’autre. On note par exemple le « mal de mouvement » ou motion sickness en anglais, qui se déclenche lorsque les mouvements de caméra sont trop brusques ou trop larges. Enfin, pour les personnes photosensibles, les jeux contenant de nombreux flashs et mouvements rapides sont très désagréables.

Certains jeux possèdent trop d’effets visuels pour les personnes photosensibles

> Les solutions

La meilleure façon d’aider les joueurs présentant des déficiences cognitives est de leur laisser le temps de jouer à leur rythme. Par exemple, le jeu vidéo Céleste possède une option permettant de ralentir la vitesse du jeu. Et au vu de la difficulté du jeu, je suis certain que de nombreux joueurs n’ayant aucune déficience cognitive utilisent tout de même ce mode !

Une autre bonne habitude est de laisser aux joueurs le soin de faire défiler le texte ou les dialogues manuellement, et non pas automatiquement. Ainsi tout le monde a le temps de lire à son rythme.

Dans la même veine, il est important de pouvoir faire une pause de temps en temps. Dans les jeux solo, pouvoir arrêter le temps et souffler est grandement apprécié par tous les joueurs, et notamment ceux présentant des handicaps. Rappeler les contrôles à l’écran peut aussi être une bonne idée, pour les joueurs ayant des difficultés pour apprendre, ou même pour ceux qui reprennent le jeu en main après une longue pause.

Enfin, des options permettent de réduire les mouvement de caméra et les mouvements de tête pour éviter le mal de mouvement. De même, pouvoir désactiver ou réduire les flash et tremblements est toujours une bonne chose.

Le menu d’aide de Celeste permet de modifier son expérience de jeu

Conclusion

Les jeux vidéos sont loin d’être accessibles à tous. Mais peu à peu, les designers et développeurs utilisent des solutions innovantes pour aider les joueurs en difficulté. Des bonnes pratiques émergent, des options et une personnalisation poussée permettent de s’adapter à une grande variété de joueurs. Ainsi chacun d’entre nous, peu importe qui nous sommes, peut goûter au plaisir de massacrer un orc ou aligner des orbes magiques. Petit à petit, véritablement tous ceux qui le veulent auront accès à cette grande forme d’art qu’est le jeu vidéo.


Ressources

Infographie sur le handicap en France

Infographie sur le handicap en France :https://www.seton.fr/infographie-handicap-france.html

Designing for disability

Accessible games: https://accessible.games/

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